La notion, qui disqualifie la critique du modèle agro-industriel, s’est imposée dans le débat public au point d’être institutionnalisée.

Par Stéphane Foucart et Stéphane Horel

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Des manifestants brandissent des pancartes indiquant « Agriculture intensive=extinction massive » alors qu’ils participent à la « Marche du Siècle » à Bordeaux, le 16 mars 2019.
Des manifestants brandissent des pancartes indiquant « Agriculture intensive = extinction massive » alors qu’ils participent à la « Marche du Siècle » à Bordeaux, le 16 mars 2019. MEHDI FEDOUACH / AFP

« Agribashing. » Rarement un terme aura occupé l’espace public avec une rapidité aussi foudroyante. Soudain omniprésent à partir de la fin de l’été 2019, il a connu une forme de légitimation avec la création de Déméter, la « cellule nationale de suivi des atteintes au monde agricole », en octobre 2019. Présenté par le ministère de l’intérieur comme une réponse à l’agribashing, ce dispositif de renseignement piloté par la gendarmerie comprend l’installation d’« observatoires de l’agribashing » dans les départements.

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Selon la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le secteur agricole serait la cible de ce dénigrement systématique qu’est l’agribashing. Plus de huit Français sur dix, pourtant, assurent avoir une bonne ou une très bonne opinion des agriculteurs, d’après un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Franceinfo et Le Figaro effectuée en février 2019. Il s’agit donc d’autre chose. Non pas d’une critique de l’agriculture dans son ensemble, mais d’une certaine façon de la pratiquer.

« A-t-on envie de broyer des poussins ? »

Ce sont « le mode de production agricole conventionnel et ses différentes caractéristiques » qui sont aujourd’hui remis en question, écrit Eddy Fougier, politologue et consultant, dans un rapport sur le sujet, réalisé pour le compte de la FNSEA Grand Bassin parisien en septembre 2018. Soit :« Le recours aux produits phytosanitaires et aux biotechnologies, l’élevage intensif, les grandes exploitations, une agriculture tournée vers l’exportation, etc. », précise M. Fougier.

De fait, la convention signée par le ministère de l’intérieur avec la FNSEA et les Jeunes agriculteurs (JA) dans le cadre de la cellule Déméter, et publiée par Le Monde, exclut la Confédération paysanne, opposée au modèle agro-industriel qu’incarne selon elle la FNSEA. Invitée aux réunions de mise en place des « observatoires de l’agribashing » (vingt-deux à ce jour) organisées par les préfectures, la Confédération paysanne a parfois abandonné les lieux avec fracas. Comme le 30 janvier, par exemple.

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Porte-parole de l’organisation dans le Morbihan, Morgan Ody a quitté la réunion de la préfecture de Vannes, pour protester, dit-elle, contre cette « volonté de criminalisation des actions et du débat autour d’une certaine forme d’agriculture ». « A-t-on envie de broyer des poussins ? On a le droit de poser la question ; il n’y a pas de délit d’opinion à avoir un débat de société sur le sujet », explique-t-elle.

L’agribashing s’est imposé comme un « point Godwin » de la critique du système agricole intensif – ce moment d’une discussion où un mot jeté au visage de son interlocuteur disqualifie toute son argumentation d’un coup d’un seul. Cette efficacité redoutable fait soupçonner la main invisible de professionnels de la propagande. Ce n’est pourtant pas le cas… ou alors peut-être seulement au début.

« Accélération de la réponse politique »

La première mention de l’agribashing sur Twitter date du 10 mars 2016, sur le fil de Gil Rivière-Wekstein. L’homme, qui se présente comme « rédacteur d’Agriculture et environnement », anime un site Internet destiné au secteur et possède une microsociété de conseil, Amos Prospective, qui a affiché des chiffres d’affaires supérieurs à 250 000 euros ces dernières années. « Je ne pense pas qu’il y a de l’“agriculture bashing”, en fait », expose-t-il dans une vidéo enregistrée au Salon de l’agriculture, théorisant l’usage du concept tel qu’il sera employé par la suite. « En revanche, ce qu’il y a, c’est un “bashing”, une mise en cause systématique et constante de certains outils dont dispose l’agriculture. » Une mise en cause « mensongère avec une volonté de nuire au système le plus vertueux de la planète », tient à préciser M. Rivière-Wekstein, assurant qu’il ne s’agissait pas là du « fruit de l’élaboration d’une commande ».

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Intrigué par le phénomène, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)-Terre solidaire a commandité un rapport au cabinet Saper, spécialisé dans l’analyse des tendances sur les réseaux sociaux. Rapport dont il a partagé les résultats préliminaires avec Le Monde. Selon lui, l’agribashing s’est imposé en trois temps. Après les limbes de 2016, donc, il végète dans quelques hashtags en 2017, moment où « une communauté de comptes de l’écosystème Twitter agricole se structure et se développe autour de la notion ». Dans un deuxième temps, à partir de mai 2018, il sort des frontières agricoles pour trouver un écho auprès de personnalités médiatiques et politiques autour des discussions sur la loi agriculture et alimentation, dite « Egalim ». « C’est à ce moment qu’il se restreint aux questions des produits phytosanitaires et du bien-être animal », explique Maureen Jorand, responsable de plaidoyer pour le CCFD-Terre solidaire.

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Si la FNSEA emploie l’agribashing lors de la campagne des élections aux chambres d’agriculture en janvier 2019, l’explosion ne survient qu’à la fin de l’été. A l’appel du syndicat, de nombreuses manifestations d’agriculteurs contre les « zones de non-traitement » aux pesticides et l’« agribashing » ont lieu en France. Les médias reprennent, le hashtag « agribashing » se mue en une tendance, le débat devient sociétal et, en octobre, le dispositif Déméter est créé. Une inhabituelle « accélération de la réponse politique alors qu’il ne se passe rien sur d’autres sujets importants pour le monde agricole, comme les revenus des agriculteurs ou le soutien à la transition écologique », remarque Mme Jorand.

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Levier d’influence commode, l’agribashing a cependant l’inconvénient de ne faire parler d’agriculture que de manière négative. Ainsi, la FNSEA n’en use plus qu’avec modération, et son pendant positif, l’« agriloving », monte en force sur Twitter. Mais ce concept porte, lui, la patte de professionnels de la communication : il a été conçu par Bioline, une filiale d’InVivo, le premier groupe coopératif agricole français.

Stéphane Foucartet Stéphane Horel

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