Vote européen sur le glyphosate, scandales sanitaires et écologiques, remise en cause du modèle agro-industriel… L’usage intensif des pesticides a beau faire désormais l’objet de larges débats, il ne faiblit pas pour autant. Comme le montrent les chiffres dévoilés par Mediacités, les ventes de produits phytosanitaires ont même augmenté de 2009 à fin 2016. Découvrez la carte des départements où se vend le plus de pesticides.

 9 minutes 9 novembre 2017

Pesticides: la carte de la France toxique dans Actualités tracteur-phyto
Traitement au pesticide d’un champ de colza – Photo: Andia

L’avenir du glyphosate en Europe se joue aujourd’hui devant la Commission européenne. La star des herbicides, développé par le géant de l’industrie chimique Monsanto, sera-t-elle condamnée à disparaître du continent  d’ici quelques années ? Peut-être. La décision de l’Union Européenne (UE) changera-t-elle fondamentalement l’usage massif que l’agriculture française fait des produits phytosanitaires depuis plus d’un quart de siècle ? Probablement pas. C’est en tout cas ce que démontrent les chiffres confidentiels rendus publics aujourd’hui par Mediacités. Malgré les débats, malgré les interdictions de certains produits ou usages (les collectivités locales et les établissements publics, par exemple, n’ont plus le droit d’en utiliser depuis le 1er janvier 2017), malgré les plans de lutte, un peu plus de 68 000 tonnes de produits phytosanitaires ont encore été vendues en France en 2016. Soit  4 000 de plus qu’en 2009… N’en jetez plus : la France est accro aux pesticides !
Mediacités vous propose de découvrir la carte de France des ventes de pesticides ainsi qu’un palmarès des cinq substances les plus dangereuses, pour l’environnement comme pour la santé humaine, commercialisées dans chaque département ces huit dernières années.

 

Tous égaux devant les pesticides ? Non.

Sans grande surprise, c’est bien deux ou trois France que dessine cette carte, qui recoupe celle des pratiques agricoles. L’une, moins utilisatrice de pesticides, est celle des zones d’élevage et de polyculture situées au centre et à l’est du pays. Une deuxième, bien plus gourmande en produits chimiques, correspond aux espaces de grandes cultures (céréalières ou autres), comme le bassin parisien, le nord ou la façade aquitaine. Une dernière, enfin, tout aussi dépendante aux « phytos », recoupe celle des régions viticoles ou spécialisées dans les fruits et légumes (le Bordelais, le pourtour méditerranéen, la Champagne, ou la région de la Loire).

Au palmarès des départements où l’on achète le plus de pesticides, on retrouve ainsi la Marne, avec des ventes supérieures de… 321 % à la moyenne nationale ! Suivent ensuite la Gironde (316 %), l’Aube (291 %), le Vaucluse (210 %) ou la Somme (189 %). Bien sûr, leur taille et la surface qui y est consacrée à l’agriculture renforce la disproportion par rapport aux petits départements urbains de région parisienne ou aux zones montagneuses. Il n’empêche : sur ces terrains l’agriculture industrielle règne en maître, assise sur un trône de produits chimiques.

 

Toutes les substances ne se valent pas non plus.

Derrière les termes génériques de « pesticides » ou de « produits phytosanitaires » se cache une extraordinaire diversité de produits, aux noms tous aussi abscons mais aux effets plus ou moins nocifs sur l’environnement et la santé humaine. Bien sûr, « la définition même d’un pesticide est d’être nocif pour un organisme vivant », rappelait un rapport sénatorial de 2012. Et même s’il est censé s’attaquer à un champignon ou à un insecte en particulier, son action ne se limite pas à la seule espèce en question. « Un poison est un poison, note ainsi Christian Pacteau, de la Ligue de protection des oiseaux en Vendée. Il agit sur l’ensemble de la chaîne alimentaire ». Selon une étude allemande récente, 80 % des insectes volants auraient ainsi disparu en Europe ces trente dernières années, principalement à cause des pesticides. Des dégâts qui s’étendent à l’eau, à l’air, mais aussi à la santé humaine.

Néanmoins, l’huile de vaseline (10e produit vendu en France en 2016), par exemple, ne présente pas les mêmes risques que le glyphosate (substance active du célèbre RoundUp de Monsanto) ou que le Mancozèbe (4e vente en 2016 et fongicide reconnu comme très toxique pour les poissons et perturbateur endocrinien possible chez l’homme). C’est la raison pour laquelle, en se basant sur les rapports d’organismes internationaux spécialisés, Mediacités a extrait des 597 substances recensées dans les fichiers de l’ANV-d, une quarantaine d’entre elles, présentant un risque possible, probable ou avéré pour la santé humaine.

 

Le glyphosate qui cache la forêt

Parmi les molécules les plus dangereuses identifiées par Mediacités, le glyphosate arrive – très largement – en tête des ventes. Classé cancérogène par le seul CIRC (dépendant de l’OMS) mais désormais dans le collimateur de l’opinion publique, des agences sanitaires et du Parlement européen, la molécule du désherbant star de Monsanto a même vu son volume de ventes augmenter de plus de 30 % entre 2009 et 2016. Il est loin d’être le seul à connaître un tel succès. Au rang des plus fortes hausses, on trouve par exemple le chlorothalonil, fongicide classé comme cancérogène possible par le CIRC, ou encore le pendimethaline, cancérogène possible selon l’agence américaine de protection de l’environnement.

 

Y aurait-il plus de raisons de se réjouir en observant le bas du classement, et les substances dont le volume des ventes a le plus diminué durant la période ? Oui et non. Oui, quand on voit que le folpel, insecticide de la firme Bayer, l’un des plus vendus en France, voit ses ventes diminuer de plus de 500 tonnes. Classé cancérogène probable par l’EPA et possible par l’UE, les effets de ce pesticide parmi les plus vendus en France avaient notamment été dénoncés par l’émission Cash Investigation en février dernier. Non, quand l’on sait que la deuxième plus forte baisse en volume, le metam-sodium, est généralement remplacé par des substances moins lourdes mais tout aussi dangereuses, comme le montre l’enquête de Mediacités en Loire-Atlantique. Chaque année, près d’une centaine de nouvelles molécules sont ainsi autorisées à être mises sur le marché, note l’association France Nature Environnement.

L’échec flagrant des politiques de réduction

Ces chiffres témoignent d’ailleurs de l’échec cuisant du plan Ecophyto. Lancé en France en 2008, celui-ci devait mener à une réduction de 50 % de l’usage des pesticides à l’horizon 2018. Raté. Les données récupérées par Mediacités démontrent au contraire que les ventes de produits phytosanitaires ont grimpé (en volume) de plus de 6 % entre 2009 et 2016. Même si certains agriculteurs essaient de se désaccoutumer en optant pour d’autres solutions, les pesticides font toujours partie intégrante de l’attirail agricole, au même titre que les bottes ou le tracteur. Ce que corrobore une note de synthèse publiée par le ministère de l’Agriculture en 2015, selon laquelle leur usage aurait augmenté de 6 % entre 2011 et 2014.

 

Certes, comme on l’explique au ministère de la Transition écologique et solidaire (l’ancien ministère de l’Environnement), « la France ne pouvait pas passer en dix ans du statut de quatrième marché mondial pour les produits phytosanitaires à celui de terre agricole débarrassée de sa béquille chimique. L’objectif de 50 %, c’était surtout de la com’ ». Bien sûr, notre statut de champion européen des phytos s’explique aussi par la place de l’agriculture dans notre pays : avec ses 30 millions d’hectares, la surface agricole utilisée (SAU) française représente 15 % de celle de l’Europe des 27. Mais tout de même…

Comme le concède un rapport de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques de 2013, « la consommation française de phytosanitaires utilisés par hectare de surface agricole reste relativement élevée par rapport aux autres pays européens. » Malgré les polémiques et la – lente – prise de conscience des dangers que peut représenter l’usage immodéré de ces produits chimiques, elle reste aussi très stable : 3,8 kilos par hectare de SAU en 2000 ;  3,6 kilos en 2016, d’après les calculs de Mediacités. Résultat, l’objectif de réduction initiale de l’usage des pesticides a récemment été repoussé à 2025…

 

Bidule pesticide

Poursuivez votre lecture en découvrant les chiffres et nos enquêtes détaillées sur la consommation de pesticides en Loire-Atlantique, ainsi que dans les régionsAuvergne-Rhône-AlpesHauts-de-FrancePays de la Loire et Occitanie.

 

 

En coulisses : d’où viennent les chiffres de Mediacités ?« Je commençais à en avoir assez de répondre non », explique Laurent Coudercy, responsable du services Données de l’Agence française pour la biodiversité. Ce fonctionnaire basé à Orléans était régulièrement sollicité pour donner accès à la BNV-d, soit la Banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires, dont sont issus les chiffres publiés par Mediacités. Qui lui demandait ? Des militants environnementaux, des entreprises, des collectivités, syndicats des eaux, etc. Et régulièrement, il devait leur expliquer à tous que ce n’était pas possible…

Fait surprenant, il assure n’avoir jamais reçu de demande de journalistes, avant celle de Mediacités. Il faut dire qu’il a fallu attendre quatre mois, envoyer une vingtaine de courriels et autant d’appels téléphoniques, harceler (poliment) deux services communication et remonter la piste, en passant par moult services obscurs, pour obtenir les coordonnées de ce monsieur. C’était en septembre 2017. Nous aurions alors pu obtenir la même fin de non-recevoir que les autres. Mais à ce moment-là, tout venait de changer pour la BNV-d…

Car durant l’été, la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) a tranché. D’un coup de plume, le 6 juillet, elle a réglé son compte à l’argument de “secret industriel et commercial” mis en avant par les distributeurs et le lobby des pesticides, depuis la création de la BNV-d, en 2009, pour permettre le calcul de la redevance pour pollutions diffuses et la traçabilité des ventes des produits phytosanitaires – selon le fameux principe du “pollueur-payeur”. Au nom de l’intérêt général, et dans le cadre fixé par le Code de l’Environnement, toutes les données recensées depuis 2008 ont été libérées.

La Cada a été saisie par Etienne Dervieux, retraité breton et bénévole au sein d’Eaux et Rivières, une association ayant déjà fait plier Monsanto… Le militant, un expert des données sur les pesticides basé à Vannes, a décidé de tenter le coup. « Nous avons fait une demande, c’est relativement facile, et voilà… », sourit Etienne Dervieux. Les données de la BNV-d sont donc désormais en ligne, téléchargeables sur le site data-Eau-France. Les chiffres sont déjà venus enrichir le “visualiseur” de données sur les pesticides d’Eaux et Rivières, un outil incroyable qui combine 1 milliard d’infos chiffrées sur ce sujet hautement sensible en Bretagne… Ils devraient intéresser plus largement, tant cette “banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires”, n’est rien de moins que « le meilleur outil qu’on ait pour évaluer l’utilisation des phytosanitaires en France », selon Laurent Coudercy.

On y trouve pour chaque année plusieurs types d’informations : les substances vendues dans chaque département, leurs poids en kilos, le type de distributeur, etc. Ces chiffres permettent de connaître avec précision la quantité de glyphosate ou de n’importe quelle autre des 500 substances vendues, dans chaque département, depuis 2008. Ces données ne sont toutefois pas parfaites… Premier biais à garder en tête : elles sont déclaratoires. Plus gênant encore, ce sont de simples chiffres de vente et la BNV-d ne dit rien des acheteurs des produits phytosanitaires, ni de la façon dont ils les ont utilisés. Difficile alors d’en tirer des conclusions définitives. Difficile aussi de calculer des ratios à l’hectare de surface agricole utilisée, puisqu’on sait que ces produits ont été achetés dans un département mais pas s’ils y ont été utilisés. Enfin, la BNV-d ne montre rien non plus des phytos achetés à l’étranger, notamment dans les régions frontalières. Bref : la BNV-d n’est pas un miroir de l’état des pratiques agricoles. C’est un outil imparfait, qui plus est compliqué à lire. Mais c’est aussi un des seuls dont on dispose.
Julie Reux

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