Le 2 février 2016 a marqué une rupture dans le monde du vin bordelais. Ce soir-là, sur France 2, l’enquête de Cash Investigation « Pesticides, nos enfants en danger » se penche sur la Gironde, département où l’usage de pesticides atteint des sommets. Alors qu’enflent les polémiques, autour du glyphosate notamment, les pouvoirs publics et la filière tentent de réagir. L’objectif affiché : une désintoxication. Mais pendant que le Bordelais cherche sa voie, la santé des travailleurs viticoles suscite l’inquiétude. Entre délicates reconnaissances de maladies professionnelles, déficit de connaissances scientifiques et tractations politiques, leur avenir s’écrit en pointillés.

 

03.11.2017 par Benjamin Hourticq
 12 min
Le 8 octobre, environ 150 personnes se sont réunies pour manifester contre les pesticides à Listrac-Médoc. Sur ce territoire où la question est sensible, c'est la première fois qu'un tel événement avait lieu.
Dans le Bordelais, les opposants aux pesticides donnent aujourd’hui de la voix. (© Benjamin Hourticq)

Les mains dans les poches de son costume gris, Stéphane Le Foll se promène. À côté du ministre de l’Agriculture, Elise Lucet, qui l’a invité en ce 2 février 2016 sur le plateau de Cash Investigation. La journaliste le conduit en différents points de l’Hexagone, sur une carte de France projetée au sol. La Gironde est représentée en noir, un code couleur un brin prémonitoire qui traduit les achats annuels de produits phytosanitaires par département entre 2011 et 2015. Avec une moyenne de 2 700 tonnes par an, la Gironde est un (très) bon client.

Le reportage de France 2, suivi ce soir-là par 3,12 millions de personnes fait l’effet d’un coup de massue dans la région bordelaise. Une prise de conscience s’opère sur ces terres viticoles. Les équipes d’Élise Lucet font en effet un constat alarmant : après avoir envoyé des mèches de cheveux d’enfants vivant au milieu des vignes, ils relèvent en moyenne 44 pesticides différents présents dans leur organisme. Parmi ceux-ci, 24 interdits mais encore présents dans l’environnement, et d’autres considérés comme dangereux. Autre sirène : depuis 1980, les cancers infantiles augmentent chaque année de 1%, tandis qu’en Gironde, la chance de développer une leucémie est 20% plus importante pour les enfants.

Quelques mois après la diffusion, en juillet 2016, la Région, la Chambre d’agriculture et le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB) signent une convention « pour une viticulture durable et une réduction de l’usage des produits phytosanitaires ». Bernard Farges, président du CIVB de l’époque, déclare à ce moment-là, que « les vins de Bordeaux ont pour objectif la diminution forte voire la sortie de l’usage des pesticides. »

 

 120 000 hectares de vignes, c’est autant que pour l’Australie !

Bien qu’ils reconnaissent une dépendance trop importante aux pesticides, certains souhaitent nuancer les 2 700 tonnes qui font virer la Gironde au noir sous les chaussures de Stéphane Le Foll. C’est le cas de Bernard Artigue, viticulteur : « On est un département avec 120 000 hectares de vignes[111 000 en réalité, NDLR], c’est autant que pour l’Australie ! » Ajoutez à cela un climat océanique – propice au développement du mildiou et de l’oïdium, les deux grandes maladies de la vigne – , et vous comprenez mieux les chiffres, explique celui qui préside par ailleurs la chambre d’agriculture de Gironde.

Des vignes dans la région bordelaise.
En Gironde, les pesticides sont ancrés dans les pratiques viticoles. (© Benjamin Hourticq)

Utiles, ces précisions ne rendent pas moins critique le diagnostic. Après avoir découvert l’enquête de « Cash », un dénommé Philippe (c’est son nom d’emprunt) livre un constat très personnel, fruit de ses observations. Sur le site d’info local Rue89 Bordeaux, il rédige une tribune titrée « Viticulteur, je contamine mes voisins, mes ouvriers et moi ». Ce jour-là, cet agriculteur établi dans l’Entre-deux-Mers livre un précieux témoignage. Il certifie non seulement les éléments avancés par Cash Investigation, mais pointe surtout un problème majeur : le fait que les agriculteurs se trouvent aujourd’hui dans une impasse, pris dans un modèle de production dont il est difficile de s’extraire. Sortir du système actuel, il le souhaiterait, encore faut-il pouvoir se le permettre : « Pour que je puisse faire du bio, il me faudrait 400 000 euros en banque, en protection, en placement, pour assurer mes arrières », avance-t-il. Irréalisable pour l’exploitant.

Les mots de Philippe s’inscrivent dans un mouvement naissant, celui d’une bataille contre les pesticides, pour préserver l’environnement, mais aussi et surtout la santé. En Gironde, le sort des riverains des vignes et des consommateurs est peu à peu devenu un objet de lutte. Une mobilisation initiée en grande partie par une poignée d’activistes, inquiets pour la santé des travailleurs agricoles, et via lesquels le sujet des pesticides est devenu public. Cette médiatisation croissante ? On la doit pour beaucoup à l’action d’une femme déterminée : Marie-Lys Bibeyran.

On n’échappe pas à la vigne

Marie-Lys Bibeyran est une enfant de la vigne. Dans le Médoc, des grappes de raisin pendent aux branches des arbres généalogiques. « Mon père travaillait sur le domaine où avait travaillé son père. Aujourd’hui, un des mes frères y travaille à son tour. » Elle aussi gagne sa vie dans les rangs de vigne.

 La vigne, c’est comme si on ne pouvait pas y échapper

La Médocaine a bien fait des études de droit à Bordeaux, mais comme elle le dit souvent , « la vigne, c’est comme si on ne pouvait pas y échapper ». Son frère, Denis Bibeyran travaillait ici lui aussi, à Listrac-Médoc. En 2009, à 47 ans, l’ouvrier agricole y a laissé la vie, terrassé en quelques mois par un cancer des voies biliaires, rarissime.

Depuis 2011, Marie-Lys Bibeyran essaie de faire reconnaître auprès de la justice que c’est son métier qui a tué son frère. Pendant plus de trois décennies, juché sur son tracteur, l’ouvrier a sillonné les vignobles, pulvérisant herbicides, insecticides, fongicides, et d’autres produits en « -cide », ceux-là même qui nécessitent de se protéger avec une tenue semblable à celle d’un cosmonaute. Quelques mois avant de mourir, le quadragénaire demandait à son médecin si son exposition aux produits phytosanitaires pouvait être responsable de sa maladie. Réponse : « On le saura dans vingt ans. »

 

Dominique Techer, de la confédération paysanne, Valérie Murat et Marie-Lys Bibeyran
En tête de cortège : Dominique Techer, de la confédération paysanne, Valérie Murat et Marie-Lys Bibeyran. Des piliers de la contestation. (© Benjamin Hourticq)

Convaincue de la responsabilité des pesticides dans la mort de son frère, Marie-Lys Bibeyran s’est lancée dans une longue bataille pour obtenir la reconnaissance de maladie professionnelle post mortem. Dans le salon de son appartement, niché au premier et seul étage d’une petite maison de Listrac, elle retrace les étapes de son engagement. Sa demande de reconnaissance de maladie professionnelle refusée par la Mutualité sociale agricole (MSA), elle a engagé deux procédures devant le tribunal des affaires de sécurité sociale, déboutées l’une et l’autre. Dernier rebondissement en date, un non-lieu devant la Cour d’appel de Bordeaux le 21 septembre dernier. La raison : « les consorts Bibeyran ne rapportent pas la preuve d’éléments établissant la réalité d’un lien de causalité entre l’exposition aux pesticides et le cholangiocarcinome dont est décédé Denis Bibeyran. »

 Il n’y a pas assez d’études

Dans cette affaire, « la difficulté réside dans le fait que cette maladie ne figure pas dans les tableaux [de maladies professionnelles] », explique François Lafforgue, son avocat. Dans ce cas, c’est aux victimes d’apporter les preuves du lien entre les pesticides et leur maladie. Pour la famille de Denis Bibeyran, il a été impossible d’obtenir de ses employeurs la liste des produits utilisés avant 2000 par l’ouvrier agricole. « Quand il s’agit de maladies rares, on nous demande de produire des publications scientifiques devant les tribunaux », soupire l’avocat, qui avait réussi en 2015 à faire condamner Monsanto en défendant l’agriculteur charentais Paul François. Une mission quasi impossible, regrette-t-il : « il n’y a pas assez d’études, ou s’il y en a, elles ne sont pas nécessairement prises en compte. »

Un mouvement de contestation

Le 8 octobre dernier, à Listrac-Médoc, petit village cerné par les vignes où cohabitent grands châteaux et modestes petites maisons, environ 150 personnes se sont réunies pour manifester contre les pesticides. « Une première dans le Médoc », jure Marie-Lys Bibeyran. Neuf associations et syndicats ont répondu à son appel, afin de s’opposer aux récentes décisions de justice : celle concernant son frère, mais aussi le non-lieu de l’affaire de l’école de Villeneuve-de-Blaye.

Forcément déçue par l’issue des jugements successifs, la tenace Listracaise n’a pas voulu en rester là. Devant les portes closes de la cave coopérative de Listrac-Médoc, symbole du monde auquel elle s’oppose, elle annonce qu’elle va se pourvoir en cassation. À ses côtés, les femmes et les hommes qui l’accompagnent dans ce nouveau mouvement de contestation. Le combat continue.

Un homme avec un masque à gaz défile lors d'une manifestation contre les pesticides.
Le risque pour les générations futures inquiète nombre d’habitants de la région. (© Benjamin Hourticq)

Lors du rassemblement, Valérie Murat se tient au côté de sa « camarade Marie-Lys » en tête de cortège. Au micro, c’est souvent elle qu’on entend crier « Non à l’omerta ! ». Le bras levé, cette grande brune brandit le poing en l’air, en signe de lutte contre un monde du vin bordelais « qui refuse d’avouer que son modèle repose sur l’industrie agrochimique ». Marie-Lys Bibeyran se bat au nom du frère, Valérie Murat au nom du père.

James-Bernard Murat a été viticulteur pendant 42 ans à Pujols, dans le libournais. À la retraite depuis 2002, il apprend en avril 2010 qu’il souffre d’un cancer broncho-pulmonaire. Dans le monde des maladies professionnelles, lui a de la chance, dirait-on si ce n’était pas si tragique. Sa maladie apparaît bien au tableau de la MSA. Dans la foulée, un médecin d’un service professionnel du CHU de Bordeaux établit le lien entre la maladie de James-Bernard Murat et les dizaines d’années qu’il a passées à utiliser de l’arsénite de sodium. « Il aura quand même fallu deux ans pour que le dossier aboutisse », déplore sa fille.

Pour elle, la reconnaissance de maladie professionnelle de son père et l’indemnisation qui l’accompagne ne suffisent pas. Sur son fin visage, encadré des créoles argentées qui ne quittent jamais ses oreilles, les marques d’une détermination sans faille se dessinent. Dans sa ligne de mire : l’industrie agro-chimique et le groupe Bayer en premier lieu. Elle vise également les services de l’État, qui ont autorisé jusqu’en 2001 l’utilisation dans la viticulture de l’arsénite de sodium, pourtant interdit en 1973 pour le reste de l’agriculture. « Ça voulait dire que c’était dangereux pour les agriculteurs, mais pas les viticulteurs ? », grince-t-elle.

 

 Je veux voir ces gens en face de moi

À l’heure actuelle, cette lanceuse d’alerte est engagée dans deux procédures. La première au civil, auprès de la commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI), l’autre au pénal, auprès du tribunal de grande instance de Paris. Pour cette dernière, un juge d’instruction a été désigné pour enquêter. Une première dans ce genre d’affaire. « Je veux voir ces gens en face de moi, qu’ils me disent ce qui s’est exactement passé et leur poser toutes les questions auxquelles je n’ai pas eu de réponse. »Parmi celles-ci, bien-sûr les raisons de la dérogation dont a bénéficié l’arsénite de sodium, mais aussi des manquements dans l’étiquetagedes produits phytosanitaires utilisés. Mais là encore, la partie est loin d’être gagnée, avertit François Lafforgue, qui est aussi son avocat.

Étant donné le nombre très élevé de substances chimiques et de fabricants, il est très délicat d’établir avec précision des responsabilités dans les maladies des travailleurs agricoles, qu’elles soient ou non au tableau des maladies professionnelles : « À la CIVI, qui est une juridiction particulière, on retrouve la même problématique du lien de causalité certain qu’on retrouve en matière pénale. »

 

Des vitraux représentent une divinité liée à la vigne.
Dans le Bordelais, la vigne s’apparente presque à une religion. De quoi aiguiser les sensibilités. (© Benjamin Hourticq)

Une lente prise de conscience

Aujourd’hui, les batailles de Valérie Murat et Marie-Lys Bibeyran se sont étendues bien au-delà du jardin familial. En Gironde, les deux femmes sont de toutes les luttes contre les pesticides. Pourfendeuses d’une agriculture qui a du mal à assumer ses ravages, notamment sur les femmes et les hommes qui la font vivre. Elles doivent essuyer chaque jour les obstacles judiciaires, affronter les oppositions politiques du milieu et la pression sociale. Marie-Lys Bibeyran se souvient très bien de cette phrase qui avait été prononcée à Listrac, quand elle a commencé à briser le silence : « Il faut qu’elle fasse attention Marie-Lys. Un coup de fusil, c’est vite parti. »

Mais petit à petit, les choses changent doucement, Maxime Julliot en témoigne. Ce viticulteur de 40 ans, l’oeil cristallin, cheveux et barbe poivre et sel, incarne malgré lui un changement évident encore balbutiant. Depuis 2015, le château Jander, dont il est le chef de vigne, est le premier et seul domaine bio de Listrac-Médoc. Originaire de la région parisienne, il n’est pas un homme du cru. La viticulture bio, il l’a apprise de ses voyages en Argentine, en Californie ou en Italie. En 2012, le propriétaire du Château Jander, situé à l’entrée de Listrac, lui confie la conversion au bio. Loin d’être une évidence sur un territoire où depuis des lustres, le monde du vin se conforme aux traditions.

 

 Quand on s’est mis au bio, on est un peu passé pour des illuminés

Dans le Médoc, de génération en génération, l’ordre social se dessine sur du papier calque. Ici, dans beaucoup d’endroits, les propriétaires sont fils de propriétaires et les ouvriers fils d’ouvriers. L’agriculture à la chimie héritée de l’après-guerre, c’est un modèle qui ne se discutait pas. Alors, dire que le travail à la vigne ça empoisonne et qu’il faut tout changer dans sa façon de travailler, forcément, ça fait du foin. « Quand on s’est mis au bio, on est un peu passé pour des illuminés, affirme Maxime Julliot. Maintenant, on est pris au sérieux par les institutions. »

Une femme défile avec un t-shirt portant un message dénonçant les pesticides.
Les pesticides deviennent peu à peu un enjeu de santé publique. (© Benjamin Hourticq)

Des réponses trop timides ?

Le 12 octobre, Bernard Farges et Allan Sichel, respectivement ex et actuel présidents du CIVB ont annoncé la mise en place d’un « plan d’évitement des CMR » (produits cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques) en mettant à disposition des viticulteurs une liste de 70 produits à éviter. Cette annonce, Marie-Lys Bibeyran la définit comme « une vaste fumisterie. Ils sont très forts en communication. Vous vous rendez compte, on est en 2017, et moi je me bats depuis 2011. Depuis toutes ces années, le CIVB commence à peine à parler d’évitement de produits CMR. »

Valérie Murat, elle aussi, a du mal à faire confiance aux décideurs qui, il y a peu encore, la qualifiaient elle et sa camarade, de « khmers vertes ou ayatollahs du bio ». Selon cette impertinente militante, il s’agit surtout de « déclarations », ou au mieux d’objectifs et d’outils qui ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Elle se souvient également qu’en février 2017 Bernard Farges, prenant acte de l’inefficacité des équipements de protection des travailleurs des vignes, avait déclaré que l’État devait alors retirer du marché les produits dangereux. De quoi faire sourire la militante bordelaise, qui regrette un manque de courage de la filière. On « passe la patate chaude à l’État », raille-t-elle.

Le changement des consciences sur lequel parient les institutions du vin bordelais sera-t-il suffisant ? Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. Symbole du chemin encore à parcourir : à peine plus de 6% du vignoble bordelais est aujourd’hui en agriculture biologique.

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 Pas de chance, vous avez le cancer des viticulteurs

Sur le plan sanitaire, des médecins sonnent aussi l’alerte. Joseph Mazé, membre de l’association Alerte Médecins Pesticides souhaite que les généralistes, « pas du tout formés aux causes environnementales » des maladies, aient le réflexe d’entamer des démarches en vue de reconnaissances de maladies professionnelles pour des patients agriculteurs, afin d’ouvrir les tableaux de la MSA. Pour illustrer son propos, il cite une scène du documentaire « La mort est dans le pré ». Un agriculteur a rendez-vous chez son médecin pour un diagnostic. Le docteur lui annonce : « Pas de chance, vous avez le cancer des viticulteurs », soit un cancer de la prostate. Le hic ? Il s’agit d’une maladie qui ne figure pas aux tableaux de la MSA.

Le 8 octobre, près de 150 personnes se sont réunies pour manifester contre les pesticides à Listrac-Médoc.
Des substances telles que le glyphosate pourraient sous peu se voir interdites. (© Benjamin Hourticq)

Lors de la manifestation de Listrac, sur des panneaux, on pouvait lire « La reconnaissance de maladie professionnelle est un droit, pas une faveur », le credo de Marie-Lys Bibeyran. Joseph Mazé regrette que le régime de sécurité sociale des travailleurs agricoles ne fasse « pas son travail de protection ». Il pointe du doigt le fonctionnement de l’organisme et le poids de « la FNSEA [la Fédération nationale des exploitants agricoles, NDLR], qui a une influence très forte et qui siège au conseil d’administration de la MSA. » En 2013, le tout-puissant syndicat agricole s’était opposé à la création d’un tableau de maladies professionnelles faisant le lien entre hémopathies (maladies du sang) et pesticides, estimant que c’était aux firmes agrochimiques et à l’État de supporter les coûts des indemnisations, et non pas aux cotisants du régime agricole.

 Dans les grands vignobles, les salariés se sentent tellement redevables…

Alors que l’avenir du glyphosate, herbicide le plus vendu au monde, se trouve aujourd’hui entre les mains de l’Union européenne, Marie-Lys Bibeyran tente d’utiliser ces débats pour faire avancer sa cause. Très médiatisée, elle cherche à briser des tabous : « Dans les grands vignobles, les salariés vivent sur les propriétés des employeurs depuis des générations. Ces gens-là se sentent tellement redevables… »

Chez les ouvriers agricoles, c’est un fatalisme pragmatique qui découle de cette subordination. Pascal Puigcever l’exprime bien : à la sortie de Listrac, dans la maison au coeur des vignes où il réside avec sa femme et ses deux enfants, ce salarié agricole revient sur son parcours. Après 16 ans de bons et loyaux services sur un domaine appartenant aux Rothschild, il a la chance d’être payé 1 500 euros par mois, contrairement aux autres ouvriers qui sont au Smic. « C’est sûr, on le sait que c’est mauvais pour la santé », confie-t-il. « Moi, quand je passais sur le tracteur, je la sentais l’odeur des produits… Là, tu te dis que c’est pas bon… Mais bon, y’a pas le choix, sinon on bosse pas et tout le monde est au chômdu. » Mais Pascal estime qu’il « a de la chance ». Avec une hernie discale et deux disques tassés, il est « bien content de plus être aux machines », et donc de ne plus traiter. « Maintenant, je laisse ça aux jeunes ! »

 

— Journaliste indépendant

Dans mon Béarn natal, j’ai grandi sur les pentes montagneuses, en marchant l’été et en glissant l’hiver. Des sommets, la hauteur de vue rend l’horizon clair et trouve l’ordre du territoire, difficile à saisir du fond des vallées. Dans un monde foisonnant d’informations, où la confusion n’est jamais bien loin, j’essaye de prendre de la hauteur en écrivant des articles, pour comprendre et aider à faire comprendre.

La Fabrique de l’info

 

Lorsque j’ai réalisé cette enquête, les deux femmes en première ligne contre les pesticides m’ont dit : « Je n’ai rien contre le monde du vin, je l’adore même. » Cette justification traduit comme une volonté de montrer patte blanche, d’esquiver les critiques trop faciles qu’elles pourraient subir. Le combat qui est mené en Gironde dans la viticulture est l’illustration d’un problème bien plus large, qui touche l’agriculture dans son ensemble. Une agriculture qui est aujourd’hui dans une impasse, que ce soit par les conditions de travail de ses acteurs ou par ses conséquences sanitaires et environnementales.

Le cœur du problème ne concerne pas uniquement le vin de Bordeaux et il ne s’agit pas de montrer que c’est bien pire ici qu’ailleurs. Certes, j’ai découvert pendant mon travail un monde dont les arcanes et le fonctionnement, basés sur la tradition, sont très complexes à saisir. Un monde qui s’est construit pendant des dizaines d’années sur des logiques commerciales en ignorant les conditions de travail de ses petites mains et les conséquences de ces pratiques, et dont l’inertie est un obstacle à un changement profond. Aujourd’hui, avec la science, on ne peut plus faire semblant d’ignorer que nous sommes dans une situation d’urgence environnementale et sanitaire. Je pense avoir désormais plus de questions que de réponses, mais j’ai la certitude que la situation dans laquelle se trouve notre modèle de production agricole, et de production dans son ensemble, appelle des réponses urgentes et peut-être radicales.

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