DÉCRYPTAGE - PAR JEAN-NOËL JOUZEL ET GIOVANNI PRETE, UNIVERSITAIRES
Les incertitudes relatives aux effets des pesticides sur la santé des populations exposées sont nombreuses et elles sont parfois volontairement entretenues par des stratégies de « fabrique du doute ». Mais il existe aussi beaucoup de certitudes. Et si on les intégrait ?
  • Cet article a été écrit par  chercheur au CNRS, en sociologie et science politique, à Sciences Po-Sorbonne, et maître de conférence en sociologie, à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux, université Paris 13-Sorbonne

Diffusé au début du mois de février sur France 2, le magazineCash Investigation, consacré aux effets des pesticides sur la santé humaine, n’en finit pas de faire parler de luiIl met en scène des éléments inquiétants : présence de substances toxiques interdites depuis longtemps dans les cours d’eau, pollution de l’air par des molécules fortement suspectées d’avoir un impact sur le développement infantile (même à faible dose), difficulté d’accès aux informations sur les ventes et l’utilisation des produits.

L’intérêt du documentaire provient moins de la révélation d’informations nouvelles que de l’effet de sidération que crée la mise en série de tous ces éléments. Ce faisant, l’émission contribue à la prise de conscience publique des enjeux sanitaires liés aux pesticides au-delà des cercles les plus spécialisés.

 

 

Une stratégie de production du doute bien décrite

Le reportage attire notamment l’attention sur certaines pratiques développées par les firmes qui commercialisent les pesticides pour dissimuler le plus longtemps possibles les dangers de ces produits. Il met en avant les piliers principaux de cette stratégie de« production du doute »Il s’agit de contester la validité des études scientifiques qui mettent en cause les risques associés à un produit

  1. en attaquant la robustesse de leurs protocoles ou l’indépendance de leurs auteurs,
  2. en finançant des études qui produisent des résultats contradictoires ou qui mettent en avant des facteurs de confusion,
  3. en faisant la promotion des contraintes réglementaires dans le champ de l’évaluation de risque, de façon à en exclure les données produites par les communautés académiques.

Depuis quelques années, plusieurs travaux de sciences sociales ont exploré le recours à ces stratégies du doute par des industriels dans de multiples dossiers : effets nocifs du tabacréchauffement climatiqueamiante… Ces travaux ont bénéficié d’une large audience et sont aujourd’hui bien connus des associations environnementales et, dans une certaine mesure, du grand public, qui a pu y être sensibilisé via des investigations journalistiques dans le prolongement desquelles s’inscrit le documentaire de Cash Investigation.

La mise au jour des stratégies du doute soulève des enjeux importants pour les gestionnaires du risque, ministères ou agences d’expertise en charge d’évaluer et de réglementer les produits chimiques qui nous environnent. Elle les pousse ainsi à réfléchir à des critères de sélection des connaissances scientifiques devant être prises en compte dans les processus d’expertise qui ne soient ni trop restrictifs, ni trop extensifs, et qui permettent de « décider en incertitude ». Elle pose avec acuité la question des éventuels conflits d’intérêt qui traversent ces processus.

 

PESTICIDES ET SANTÉ : ET SI ON COMMENÇAIT PAR TENIR COMPTE DE CE QUI EST PROUVÉ ? dans Actualités
Traitement de la vigne dans une propriété du Sud-Médoc© Photo archives Cottereau Fabien

 

Ce qui est « oublié » : un exemple concret pris dans le Bordelais

Cet intérêt des sciences sociales, des journalistes et des associations environnementales pour les stratégies de production volontaire de doute dans le champ de l’environnement et de la santé ne doit toutefois pas faire perdre de vue ce qu’on sait des risques induits par les produits toxiques. Sur les pesticides, en particulier, il existe de nombreuses données préoccupantes du point de vue de la santé publique, qui ne font l’objet d’aucune controverse, et qui demeurent pourtant marginalement prises en compte par les pouvoirs publics.

Voici un exemple : depuis bientôt dix ans, les autorités en charge de l’évaluation et de la gestion des risques liés aux pesticides (l’Agence nationale de sécurité sanitaire et le ministère de l’Agriculture) se posent des questions sur l’efficacité des équipements de protection que doivent porter les agriculteurs lors de l’épandage des pesticides les plus dangereux. Cette inquiétude trouve son origine dans des données produites au milieu des années 2000 par une équipe d’épidémiologistes menant des campagnes de mesures d’exposition des travailleurs viticoles dans le Bordelais.

Ces données indiquaient notamment que les opérateurs portant une combinaison étaient davantage contaminés que ceux qui n’en portaient pas. Elles ont donné lieu à une succession d’expertises destinées à mesurer l’efficacité des « équipements de protection individuels » (EPI) dont le port est recommandé sur l’étiquette des produits phytopharmaceutiques commercialisés, et de réflexions collectives (groupes de travail nationaux, engagement d’un processus de normalisation, etc.) visant à proposer des EPI réellement protecteurs.

« Efficaces ou non, les équipements de protection ne sont que rarement portés par les agriculteurs suivant les prescriptions portées sur l’étiquette des produits. Or ces équipements demeurent un pivot de l’autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. »

Sans remettre en cause l’utilité de toutes ces initiatives, notons qu’elles ont contribué à occulter une donnée préoccupante et bien connue : efficaces ou non, les EPI ne sont que rarement portés par les agriculteurs suivant les prescriptions portées sur l’étiquette des produits. Les explications de ce phénomène sont nombreuses : faible lisibilité des étiquettes, inconfort des équipements, inadaptation des EPI au travail agricole, coût, manque de formation… Elles ouvrent des pistes pour imaginer que les EPI soient mieux portés. Toutefois, alors que l’horizon d’une protection efficace des travailleurs agricoles grâce aux EPI reste lointain, ces équipements demeurent un pivot de l’autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques.

Il existe aussi beaucoup de certitudes, prenons-les en compte !

Cet exemple donne à voir une forme assez classique d’hypocrisieorganisationnelle par laquelle des autorités et –in fine – des industriels affichent des valeurs et des objectifs tout en faisant reposer leur effectivité sur des règles qui sont peu applicables et rarement contrôlées. La sociologie et la science politique ont bien montré qu’une telle situation peut se maintenir durablement sur la seule base du respect de routines, de procédures en place, et de phénomènes de diffusion de responsabilité.

Les incertitudes relatives aux effets des pesticides sur la santé des populations exposées sont nombreuses et elles sont parfois volontairement entretenues par des stratégies de fabrique du doute. Mais il existe aussi beaucoup de certitudes –parfois assez triviales– dont la prise en compte permettrait de mieux protéger la santé humaine des effets délétères de ces produits.

CRÉDIT PHOTO PRINCIPALE : ARCHIVES EMILIE DROUINAUD

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5 Commentaires

  1. Anonyme

    20 mars 2016 à 9 h 58 min

    POLLUTION de l’AIR par les INSECTICIDES-les céréaliers ont été les 1°à ne vouloir PLUS S’INTOXIQUER grâce aux Déflecteurs (les semences enrobées de l’insecticide à base de néonicotinoides qui permettent de ne plus TRAITER,contre les insectes mais 10.000 fois plus agressifs que le DDT,interdit depuis prés de 40 ans,restent rémanent 3 ans dans les sols et contaminent les cultures suivantes,sachant aussi qu’ils sont très stables dans l’EAU.
    Un intérêt pour les utilisateurs

    Dès la publication de cet arrêté, Christophe Terrain, président de l’AGPM a envoyé un courrier à Bruno Le Maire lui faisant part de son incompréhension. « Nous devons constater que les trois principes que vous avez énoncés (NDLR : avant toute nouvelle mesure à caractère environnemental) n’ont pas été appliqués », ces trois principes étant de mesurer l’intérêt environnemental de la mesure, l’impact économique et la comparaison avec les mesures prises par les autres États membres. « Équiper la totalité des semoirs à maïs de déflecteurs pour la prochaine campagne apparaît déconnecté des réalités économiques que vivent les producteurs. Et la contrainte de vent sur les conditions de semis n’a jamais été évaluée », poursuit Christophe Terrain. Ce à quoi le ministre a répondu que « la réduction des émissions de poussières présente un intérêt majeur dans la démarche globale de réduction des risques, tant pour l’environnement que pour les utilisateurs eux-mêmes ». Jusqu’alors l’argument de la santé au travail n’avait jamais été mis en avant : l’usage des déflecteurs avait pour seul but de préserver la santé des abeilles. Mais il est vrai que les producteurs de maïs qui se sont équipés l’an passé ont exprimé le fait qu’ils avaient ressenti un confort à ne plus réaliser les semis dans la poussière propulsée par la turbine du semoir
    http://www.pleinchamp.com/actualites-generales/actualites/traitement-des-semences-deflecteur-obligatoire-pour-tous-les-semis-de-mais

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  2. Anonyme

    20 mars 2016 à 9 h 38 min

    Benoit Hamon « Un pays en temps de crise peu aller vers le PIRE ou le MEILLEUR,sachant qu’il est à la merci de lobbyistes et de politiques plus sensibles aux conflits d’intérêts pour l’intérêt des plus forts et pas celui de l’intérêt public et des plus faibles..Et il oublie de dire qu’aujourd’hui si le tonnage des pesticides baisse,c’est parce que des produits à moindre doses sont PLUS DANGEREUX à des doses sublètales qu’auparavant et restent trés rémanents (néonicotinoides)

    http://lci.tf1.fr/jt-we/videos/2016/pesticides-les-agriculteurs-francais-accros-8725900.html

    Si dans les jardineries actuellement,on ne préconise pas trop de faire passer l’agronomie avant la chimie,pour vendre encore des produits,mais moins Dangereux (le Fipronil & Néonicotinoides interdits,comme bientôt le glyphosate) pour « les jardiniers du dimanche ».On doit arrêter ce FORMATAGE auquel le MARKETING les a habitué dit un conseillé jardinier.Si aujourd’hui le « Ou est le Roundup »(de Monsanto) n’est plus d’actualité,la question posée c’est « vous avez encore du Glyphosate »! OUI,MAIS PLUS POUR LONGTEMPS…,car SI il y a une conscience de PROTEGER les nappes phréatiques dans nos communes « Objectif zéro pesticide dans nos villes et villages »d’autres ALTERNATIVES en désherbage arrivent sur le marché comme le Finalsan Ultima de Neudorff,le Belouka de Jade à base d’huile de colza et le désherbant Breton Osmobio qui attend son homologation

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  3. Anonyme

    20 mars 2016 à 9 h 12 min

    les lobbies sont a l »oeuvre ….une pression a l »économie http://www.facebook.com/Logikeco/videos/1584634968522684/

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  4. Anonyme

    20 mars 2016 à 9 h 10 min

    Si il y a PRESSION des lobbies dans des pays affaiblis par les crises,nos politiques Français sont « plus sensibles » aux conflits d’intérêts que dans les autres pays européens,comme aussi c’est le cas au niveau de Bruxelles de la part des agences de santé . http://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/14696-Conflits-d-interets-le-Pr-Michel-Aubier-auditionne-en-urgence-par-le

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  5. Anonyme

    20 mars 2016 à 9 h 06 min

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