Denis Bibeyran: décès d’un salarié agricole victime des pesticides dans Affaire Denis Bibeyran arrow-nextarrow-prev dans Collectif Info Médoc Pesticides dans la presse et en vidéos.

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« On vous le dira dans vingt ans »

Être né quelque part n’est pas seulement le titre d’une chanson, c’est aussi nos racines, voire parfois plus un enracinement. C’est le cas lorsque ce « quelque part » c’est le Médoc. 35  km au Nord de Bordeaux, pour certains synonyme de terre enclavée entre océan et estuaire, pour d’autres écho des plus grands noms du vin bordelais, pour nous un enclavement. Être né dans le Médoc, qui plus est comme nous dans une famille de vignerons c’est voir réduites à néant ses chances d’échapper à son destin…de salarié dans les vignes. Alors ce n’est pas un hasard si  mes deux frères et moi travaillons dans les vignes, comme nos parents l’on fait. Je devrais plutôt écrire travaillions, parce que nous ne sommes plus que deux depuis le décès de notre aîné Denis, d’un cholangiocarcinome (nom barbare pour désigner un cancer des voies biliaires intra hépatiques) à l’âge de 47 ans.

pet2_optDans la vie, il n’y a pas de hasard.

Déclarer un cancer lorsque vous avez passé plus de trente ans de votre moitié de vie (à 47 ans, on devrait être à la moitié de sa vie), à respirer, manipuler, appliquer des kilos et des kilos de pesticides, un manque de chance ?! Pesticides, ces produits chimiques fabriqués et vendus par des laboratoires phytopharmaceutiques pour soi-disant protéger les plantes.

Mon frère Denis, soupçonna très rapidement les pesticides d’être responsables du mal qui le touchait, puisque sa première question adressée au cancérologue qui venait subitement de raccourcir son espérance de vie, fut « est-ce que ça peut être dû aux produits de la vigne ? », interrogation balayée d’un « on vous le dira dans vingt ans ».

Après dix mois de chimiothérapie, couplée les derniers temps à une radiothérapie non moins inefficace, mon frère décéda. Sans avoir eu de répit suffisant pour approfondir son interrogation sur les causes de son mal. Si ce n’est brièvement avec son employeur qui se cala sur le mutisme médical.

Forte de mes années d’étude de droit (cinq années durant lesquelles j’ai échappé à mon destin), en mai 2011 j’allais embrasser ce combat qu’il n’avait pas pu mener. Cette reconnaissance de son statut de victime, je décidai d’aller la lui chercher. C’est ainsi que j’ai engagé une procédure en reconnaissance postmortem de maladie professionnelle au nom de mon frère Denis Bibeyran, pour qu’il soir reconnu victime des pesticides, parce que pour les laboratoires une victime pas reconnue n’existe pas et ça c’est pire que sa mort !

Même si familiarisée avec l’appareil juridico-administratif et le monde viticole je savais où je mettais les pieds…cela s’est révélé bien plus difficile que ce que je pouvais imaginer. D’un point de vue juridique, le dossier est entre les mains de Maître François Lafforgue et la procédure est toujours en cours devant la Chambre Sociale de la Cour d’Appel de Bordeaux, qui a ordonné une expertise du dossier médical. Le but est de savoir si le cancer des voies biliaires intra hépatiques (situées à l’intérieur du foie) dont est décédé mon frère, peut être considéré comme un cancer du foie, celui-ci étant lui reconnut comme maladie professionnelle. Jusqu’à présent nous avons enchaîné les décisions de rejet de notre demande, essentiellement parce que le cancer des voies biliaires intra hépatiques est un cancer rare en Occident, qui touche plutôt les hommes âgés de 70 ans au moins et ayant séjourné dans des zones tropicales, ce qui ne correspond absolument pas au profil de mon frère. En revanche, nous avons trouvé des études réalisées en Asie, où ce type de cancer est plus fréquent, qui font le lien avec l’utilisation de pesticides.

Quant au monde viticole, et étant moi-même salariée dans les vignes médocaines, la cohabitation a parfois été très complexe. Je ne reviendrai pas sur les pressions exercées sur mon entourage, mais je pense que nous avons là dans la détermination du milieu viticole à ne pas voir ternir son image, la principale raison du peu de salariés qui osent demander une reconnaissance de maladie professionnelle, ou simplement s’exprimer sur l’éventuel lien de leur pathologie avec leurs conditions de travail. La peur du harcèlement moral, de la perte d’emploi pour les proches travaillant dans le même secteur n’est plus du domaine de la paranoïa.

Cela fait toute ma force et mon obstination à obtenir la reconnaissance de maladie professionnelle pour mon frère, et ouvrir la voie pour tous les salariés. Il n’est plus admissible aujourd’hui, qu’un salarié viticole soit non seulement empoisonné dans le cadre de l’exercice de ses tâches professionnelles mais qu’il soit en plus réduit au silence.

C’est toute la raison de mon engagement, c’est ce qui fait ma rage à me faire la porte-voix des sans voix.

Marie-Lys Bibeyran.

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