OLIVIER MORIN
LUNDI, 21 SEPTEMBRE, 2015
L’HUMANITÉ

312208 Image 0

Hamada Dih campe avec deux cents Sahraouis près de la Garonne, certains déclarent avoir travaillé sans qu’aucun contrat ne leur ait été proposé.
Photo : Loïc Le Loët
À Bordeaux, des travailleurs immigrés floués par une société de travaux viticoles luttent avec la CGT pour faire respecter leurs droits.

Bordeaux (Gironde), envoyé spécial. « Ce contrat et ce salaire, c’est mon droit. Je n’ai peur de personne et j’irai le chercher. » Dans sa tente de fortune sous le pont Saint-Jean de Bordeaux, Hamada Dih explique comment, après dix-huit jours à travailler dans les vignes du Pessac-Léognan, il se retrouve avec une paie en liquide de seulement 200 euros. Et il n’est pas seul. Parmi les quelque deux cents Sahraouis qui campent près de la Garonne, une vingtaine déclarent avoir travaillé dans les châteaux des grands crus bordelais sans qu’aucun contrat ne leur ait été proposé. « Cela fait un an aujourd’hui que je suis ici », se souvient Hamada. En quittant le camp de Tindouf, dans lequel il a toujours vécu et où l’attendent sa femme et ses cinq enfants, il ne pensait certainement pas vivre de nouveau sous une tente. Informés par des amis qu’une société embauchait de nombreux ouvriers viticoles au moment des travaux dans les vignes, lui et ses compagnons d’infortune ont posé leur baluchon à Bordeaux. Ils ont alors rencontré Mohamed Karam, patron des sociétés Karagri et Les Cépages, qui proposent des prestations aux propriétaires viticoles. Ces derniers, plutôt que de signer autant de contrats qu’il y a de salariés, n’ont plus qu’à régler une seule facture au prestataire en fonction de la tâche effectuée.

« La France a des lois qui protègent les salariés. Il faut les faire respecter »

« Quand la vigne pousse d’un coup, après une période de pluie et de soleil, c’est plus facile de faire ainsi car on a besoin que le levage des brins soit fait rapidement et la société pouvait le faire en un jour et demi », se justifie Jean d’Antras, propriétaire du Château Magence. La société Karagri tombe donc à point nommé et, dans un premier temps, les 
Sahraouis sont tous logés à La Réole, où Mohamed Karam leur octroie royalement d’étroites chambres. « On y dormait à vingt, serrés comme des sardines et il fallait encore payer 6 euros par nuit », se souvient Hamada. Des conditions indignes et peu supportables quand on rentre harassés par une journée passée à tirer les fils de fer dans la vigne. Les travailleurs sahraouis partent donc trouver refuge à Bordeaux, sous le pont Saint-Jean. « J’ai dû acheter une tente à 30 euros à la brocante », précise un des Sahraouis. Moins à l’étroit, ils doivent malgré tout s’éclairer à la lampe à pétrole et construire des toilettes de fortune. À présent, ce n’est plus une couchette dans une petite chambre qu’il faut payer mais les trajets pour se rendre dans les vignes. 5 euros par jour et par personne. Aucun d’entre eux n’est motorisé et il faut bien aller au travail. Ils acceptent.

Les jours de travail passent et certains, dont Hamada, demandent quand et combien ils seront payés. « On ne savait que la veille si on travaillait le lendemain. Un jour, Mohamed Karam ne nous a plus appelés », enrage Hamada. Sourd à leurs légitimes revendications d’obtenir un contrat et une fiche de paie conformes aux heures travaillées, le patron de Karagri espère sans doute que ceux qu’il exploite, sans logement et ne parlant pas français, courberont l’échine. Seulement, l’un d’entre eux qui avait déjà travaillé pour Karam les années précédentes a décidé de se rendre à la gendarmerie avec quelques collègues. Les forces de l’ordre les ont alors orientés vers l’inspection du travail. Chose peu commune, les services de la Direccte leur ont conseillé de contacter une organisation syndicale. C’est ainsi que les Sahraouis ont trouvé auprès de la CGT une écoute attentive et des éléments pour recouvrer leur dû. « On travaille bien avec la CGT, précise Hamada. La France a des lois qui protègent les salariés. Il faut les faire respecter. »

Francis Faye, de la CGT de Gironde, ne dit pas autre chose. Depuis deux mois, il se rend souvent au camp des Sahraouis autour desquels la solidarité s’organise. Le Secours populaire est venu apporter des denrées alimentaires et « les pompiers remplissent des citernes de 2 000 litres d’eau pour que nous puissions boire et nous laver », raconte l’un d’entre eux. Pour Francis Faye, la responsabilité est aussi du côté des propriétaires de château. Et si chez Smith Haut Lafitte et Château Magence (les deux vignobles dans lesquels travaillaient les Sahraouis), on se défend de ne rien connaître des actes de Mohamed Karam, « il n’en demeure pas moins que le donneur d’ordres doit s’assurer que la société à laquelle il fait appel doit déclarer et payer ses salariés ».

À la CGT, on soupçonne d’ailleurs Mohamed Karam d’être coutumier du fait. « En 2008, il a placé en liquidation une entreprise de travaux agricoles du même type dans le Lot-et-Garonne », s’est renseigné Francis Faye. Une méthode expéditive qui permet de ne pas régler les salaires des ouvriers. Alors, pour appuyer la procédure engagée par l’inspection du travail auprès du procureur de la République, lui et les travailleurs sahraouis ont décidé de passer à la vitesse supérieure. Le 9 septembre dernier, trente d’entre eux ont manifesté à La Réole devant les bureaux de Mohamed Karam. Un rassemblement qui a eu de l’écho dans la presse locale, déclenchant la colère des propriétaires de châteaux, qui n’apprécient pas que leur nom soit associé à une si mauvaise publicité. Au parquet de Bordeaux, le vice-président Bertrand Rouède déclare qu’une enquête portant sur des faits de travail dissimulé sera rapidement ouverte. Sous le pont, au camp, Hamada et les siens sont déterminés : « Avec la CGT, on va continuer à lutter pour faire accélérer le tribunal. Notre salaire, c’est notre droit. »

 

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par Collectif Info Médoc Pesticides
Charger d'autres écrits dans Actualités

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Au pied des grands crus poussent les raisins de la misère

Exceptionnellement , cet article n’est pas consacré aux pesticides mais à la pauvret…