Alors que Stéphane Le Foll annonce un nouveau plan contre les pesticides ce vendredi, les agriculteurs intoxiqués subissent la défiance de la communauté paysanne. C’est le cas de Bruno, ancien éleveur. Témoignage.

Un fermier épand des pesticides dans son champ à Vimy, près de Lens, le 24 juin 2014.  (AFP / DENIS CHARLET)Un fermier épand des pesticides dans son champ à Vimy, près de Lens, le 24 juin 2014. (AFP / DENIS CHARLET)

Il fait partie de ces milliers – peut-être dizaines de milliers, le chiffre est inconnu – d’agriculteurs français qui se sont gâté la santé en utilisant des pesticides, mais qui ne bénéficient d’aucune reconnaissance officielle. Et qui donc n’existent pas dans les statistiques de la Mutualité sociale agricole (MSA), la Sécurité sociale des paysans.

Pourtant, Bruno, 40 ans, est tellement malade qu’il a dû renoncer à son activité d’exploitant dans la Manche – il produisait du lait et des céréales.

En 2008, je me sentais tout le temps fatigué. Je suis allé consulter : les médecins ont diagnostiqué une thrombocytémie essentielle, une maladie du sang incurable, qui peut dégénérer en leucémie. »

Certes, cette maladie est génétique, mais Bruno l’affirme : elle a été déclenchée en lui par une exposition aux produits phytosanitaires, l’autre nom des pesticides.

Le corps médical a établi un lien entre ma thrombocytémie et mon activité professionnelle. J’ai des papiers de médecins qui l’attestent. »

« Personne ne m’a parlé de tout ça »

Or, ce fils et petit-fils d’agriculteur a, comme l’écrasante majorité des travailleurs de la terre, largement épandu ces produits sur ses parcelles de blé, d’orge et de maïs, en se protégeant comme il pouvait pendant 15 ans.

Je mettais des gants et un masque pour pulvériser, mais était-ce suffisant ? Personne ne m’a parlé de tout ça – pourtant, j’ai eu 15 ans d’activités syndicales. Et j’ai bien des confrères qui ne se protègent jamais. Tout le monde ne réagit pas pareil. »

Aussitôt sa maladie connue, un docteur l’a mis devant une alternative simple : soit il embauchait quelqu’un pour pulvériser à sa place, soit il renonçait au métier. Bruno a décidé de faire… les deux : déléguer des travaux sur une partie de ses terres à une entreprise, et commencer une autre vie en reprenant des études.

Mais j’ai dû financer seul  ma reconversion : la MSA de la Manche n’a pas voulu me reconnaître une maladie professionnelle, alors que, dans d’autres départements, elle le fait sur les mêmes symptômes. »

Une inégalité dans le traitement des dossiers, doublée d’une opacité des verdicts de la Mutualité, dénoncée de longue date par des associations, comme Alerte des médecins sur les pesticides. « La MSA, c’est la loterie », abonde le docteur Pierre-Michel Perinaud, généraliste dans le Limousin et président de cette association.

« Pas assez costaud » pour le job

Mais le plus difficile, insiste Bruno, est qu’il a dû affronter la défiance des siens :

J’ai été rejeté par la profession, je n’ai pas d’autres mots. Je devais me justifier en permanence, comme si j’étais responsable de ma maladie. Beaucoup ont cru que je n’étais juste ‘pas assez costaud’ pour le job ».

Un jugement qui en sous-entend parfois un autre : celui d’être peut-être un brin paresseux…

Incompris, regardé de haut – pour ne pas dire de travers -, l’exploitant a dû quitter sa Haute-Normandie natale pour se reconvertir dans l’est de la France, comme conseiller agricole. Une deuxième vie qui lui laisse comme un arrière-goût amer dans la bouche.

Quand je reviens chez moi, j’entends toujours la question : ‘Mais pourquoi tu n’es pas resté sur tes terres ? » Comme s’ils n’avaient toujours pas compris… »

Arnaud Gonzague

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