Image d’une cellule cancéreuse (en jaune) attaquée lymphocytes T (en rose).

Une étude controversée publiée par la revue « Science » attribue un rôle majeur au hasard dans l’apparition des tumeurs. Facteurs environnementaux et comportementaux sont pourtant décisifs.

La promotion active d’une grande revue scientifique, le ralentissement de l’actualité pendant les fêtes de fin d’année : il n’en fallait pas plus pour qu’un article de « Science » affirmant le rôle déterminant du hasard dans la survenue des cancers ne fasse la une des médias. Même s’il est très faible sur le plan méthodologique (lire ci-dessous), même s’il ne dit rien de bien nouveau, la force de séduction de l’article est de remettre sur la table la question des causes du cancer, une maladie qui fait peur car elle est synonyme de mort annoncée et qu’elle est vécue comme une fatalité.

Rien de bien neuf donc dans l’évocation du hasard. Depuis une trentaine d’années, observe Jean-Jacques Kupiec, chercheur Inserm au Centre Cavaillès de l’Ecole normale supérieure de Paris, la théorie dite « des mutations somatiques » explique l’émergence d’une tumeur par l’altération de l’ADN d’une cellule isolée qui acquiert, le plus souvent du fait de la mutation d’un gène, un avantage compétitif par rapport aux cellules voisines qui lui permet de se multiplier et de fabriquer une tumeur.

La tentation de la médiatisation

Même les revues scientifiques prestigieuses cèdent à la tentation médiatique. C’est le cas de « Science » avec l’article sur le cancer et le hasard. Car le comité de lecture de « Science » n’a pu omettre de remarquer le manque de rigueur des auteurs sur trois points au moins, estime François Faurisson, médecin, responsable des formations pour les associations de patients à l’Inserm. Tout d’abord, ils ont choisi de se référer à des types de cancer qu’ils fabriquent à leur guise : l’ostéosarcome (0,2 % des cancers) est découpé en 4 variantes (bras, jambe, pelvis, tête) qui sont rajoutées à l’ostéosarcome en général pour faire bonne mesure. Par ailleurs, ils changent de population de référence : population générale pour certains cancers (mélanome), population atteinte d’une maladie qui prédispose au cancer pour d’autres (polypose familiale pour le cancer du côlon par exemple). Enfin, leurs résultats montrent que la dépendance aux mutations, et donc au hasard, est d’autant plus faible que les cancers sont fréquents (cancer bronchique, cancer colorectal). Gênant pour une théorie explicative. On en vient à se demander si ce n’est pas pour cette raison que les cancers du sein et de la prostate ont été écartés de l’étude. Au final, « si on reprend ces données de façon plus rigoureuse, le hasard n’intervient pas pour deux tiers mais pour moins de 20 % », explique François Faurisson. Ce qui est nettement moins vendeur.

Les mutations surviennent de façon aléatoire, ce qui ne veut pas dire que le phénomène échappe à toute rationalité, mais que le lien de causalité entre la division cellulaire et l’apparition d’une mutation délétère est une probabilité. « Quand vous lancez un dé, vous avez une chance sur 6 de faire apparaître le 6, explique Jean-Jacques Kupiec. Idem pour les mutations génétiques qui apparaissent à chaque division cellulaire. » Aujourd’hui, avec les progrès de la biologie moléculaire, on considère que des mutations aléatoires peuvent aussi intervenir au niveau des chromosomes ou lors de l’expression des gènes, modifiant ainsi les interactions avec les cellules voisines.

Fatalisme ambiant

Une autre théorie explicative du cancer, qui s’est développée ces dernières années en réaction au caractère réductionniste de la théorie des mutations somatiques, considère le cancer d’abord comme une maladie des tissus. C’est la désorganisation de ceux-ci, sous l’influence d’agents cancérigènes (infections ou facteurs environnementaux) qui provoque la multiplication désordonnée des cellules et l’accumulation des mutations. Mais, que l’on retienne l’une ou l’autre des théories, le hasard joue un rôle.

« Pour autant, on ne doit pas opposer le hasard aux facteurs environnementaux », souligne Jean-Jacques Kupiec, à la différence de l’auteur de « Science » qui catalogue en deux groupes différents les tumeurs : celles dont la cause serait le hasard et celles dont l’origine serait environnementale. « Les facteurs environnementaux viennent en effet augmenter la probabilité des mutations », insiste Jean-Jacques Kupiec. Ainsi, la probabilité qu’a un fumeur de développer un cancer du poumon est de 10 à 15 fois supérieure à celle d’un non-fumeur. Qu’il y ait une part de hasard (un fumeur peut ne jamais avoir de cancer du poumon) ne dispense donc aucunement d’agir sur les facteurs environnementaux ou comportementaux.

Or, cette tentation existe. Un sondage réalisé en 2013 par Ipsos pour la Fondation ARC pour la recherche sur le cancer montrait que si 7 Français sur 10 étaient conscients des risques, moins d’un tiers d’entre eux avaient une démarche de prévention spécifiquement liée au cancer. Et ceux qui ne faisaient pas d’effort particulier l’imputaient au fait que la prévention n’est pas une assurance contre la maladie, ou bien que les risques (pollution, pesticides…) ne sont pas maîtrisables. Mettre l’accent sur la place du hasard sans le restituer dans son contexte ne peut que renforcer le fatalisme ambiant.

D’autant que l’impact de la prévention est important, tant en termes de santé publique que sur le plan économique. Selon l’Inca, 4 cancers sur 10 pourraient être évités grâce à une prévention et à un dépistage efficace. Le poids des facteurs de risque étant variable, cette proportion dépend bien sûr du type de cancer considéré : elle est de près de 70 % pour les cancers du larynx et des voies aérodigestives supérieures (pharynx, cavité buccale…), de près de 50 % pour les cancers de l’estomac ou du côlon, ou encore de plus de 50 % pour les cancers de l’endomètre (paroi de l’utérus).

Parmi les facteurs de risque, si aujourd’hui personne ne discute plus le rôle du tabac, il n’en va pas de même, sans doute pour des raisons culturelles, de l’alcool dont l’impact négatif est systématiquement sous-estimé en France. Dans le sondage réalisé par Ipsos pour la fondation ARC, il n’arrive en effet qu’en quatrième position alors que c’est un cancérigène avéré : il serait responsable de 11 % des cancers chez les hommes et de 4,5 % des cancers chez les femmes. Il augmente plus particulièrement le risque de développer des cancers des voies aérodigestives supérieures, de l’œsophage, du foie, du sein ou du côlon.

Alimentation et activité physique

L’alimentation et l’activité physique sont les deux autres éléments qui ont un effet de levier important sur le risque de cancer. Pour Serge Hercberg, coordonnateur de l’étude NutriNet-Santé, on peut affirmer aujourd’hui, sur la base de très nombreuses études scientifiques, que « la consommation abondante de fruits et légumes (5 par jour), l’activité physique (une demi-heure au moins par jour) et l’allaitement ont un effet protecteur contre les cancers ». A l’inverse, une alimentation trop riche menant au surpoids et à l’obésité, l’excès de viande rouge et de charcuterie, la consommation excessive de sel et l’utilisation de compléments alimentaires à base de bêta-carotène accroissent les risques de cancer.

Enfin, à côté des facteurs environnementaux et comportementaux, il faut aussi mentionner les cancers à dominante héréditaire. C’est par exemple le cas des cancers du sein liés à certaines mutations des gènes BRCA1-BRCA2 à transmission familiale. Chez les femmes qui en sont porteuses, le risque de développer un cancer du sein avant soixante-dix ans est de 65 à 85 %. Mais ce type de cancer ne compte que pour 2 % des cas cliniques – ce qui limite l’intérêt du recours aux tests ADN à des fins prédictives, proposés par des entreprises privées comme 23andMe aux Etats-Unis. Il en va tout autrement des travaux qui sont faits à partir de l’ADN des cellules tumorales qui sont, elles, porteuses des mutations aléatoires accumulées au cours des années, et sur lesquels on s’appuie pour choisir les traitements et évaluer leur efficacité au fil du temps.

Catherine Ducruet

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/0204089724801-le-cancer-nest-pas-quune-affaire-de-hasard-1084275.php?3xveozuixHyDuhfk.99

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